28 juillet 2011

Brevia 74, juillet 2011

BREVIA 2011


(Numéro 74,Juillet)

Give me Yesterday
W. M. Pope




On dit, à juste titre, que l’on est vraiment mort que quand plus personne ne sait que l’on a existé; c’est pour les préserver encore quelque temps que je voudrais évoquer ici quelques métiers des rues parisiennes de mon enfance (1).

Le marchand de glace, avec sa charrette à cheval, équipée en glacière, distribuait des morceaux de glace à ses clients. Il brisait les énormes barres de glace avec une sorte de poinçon et vous servait – plus ou moins – la quantité désirée, à une époque où le réfrigérateur n’avait pas encore franchi l’Atlantique, et où ce que l’on avait imaginé de mieux, pour conserver les aliments, était le garde-manger sous la fenêtre de la cuisine.

Le Dimanche, le chanteur des rues, accordéon en bandoulière, débitait ses ritournelles. On enveloppait quelques piécettes dans un bout de papier journal, et on les lui jetait par la fenêtre, s’attirant un signe de tête ou, si la somme était conséquente, un coup de chapeau, lequel couvre-chef n’était bien souvent qu’une prolétaire casquette. Cette activité ne pouvait s’exercer que dans des voies relativement calmes. La rue Simon Dereure, en impasse aboutissant au Château des Brouillards à Montmartre semblait avoir été spécialement pour favoriser cette harmonique profession.

Dans une minuscule échoppe, coincée entre deux boutiques, la remailleuse de bas, laborieuse araignée, réparait les accrocs de ces accessoires féminins. Signalons au passage que les bas – avant l’introduction du prosaïque collant
- se détachaient parfois de l’appareil compliqué qui les maintenaient en place. Et que ces dames s’arrêtaient sous une porte cochère pour les rattacher au porte-jarretelles, ce qui pouvait procurer de bien charmants spectacles aux polissons de tous âges et de toutes conditions. C’est dans de lilliputiennes baraques, comme celles des remailleuses, qu’opérait le réparateur de montres et pendules.


Le rétameur poussait son atelier à roulettes, réparant les casseroles et autres ustensiles culinaires en plaquant de l’étain sur les parties endommagées. Le rémouleur, avec sa meule portative, actionnée par une pédale à pieds, aiguisait ciseaux et couteaux.

Le vitrier, portant sur son dos un assortiment des ses produits, s’annonce, comme ses diminutifs congénères industriels, par un cri caractéristique qui réveille la besogneuse ménagère et l’incite à de peu dispendieux achats. Comme on pouvait le soupçonner de casser lui-même les vitres pour élargir le champ de ses activités, on entendait parfois la comptine suivante :

Encore un carreau d’cassé
V’là l’vitrier qui passe
Encore un carreau d’cassé
V’là l’vitrier d’passé

Un autre personnage de la rue d’antan, surgissant de nulle part aux petites heures, avant le passage des éboueurs, c’était le chiffonnier, qui, armé de son crochet, fouillait les poubelles et en extrayait tout ce qui pouvait encore avoir une quelconque valeur marchande. Cette activité matinale épuisée, lui et d’autres – dont le sympathique clochard qui n’avait pas encore été remplacé par un revendicatif SDF – ramassaient les mégots de cigarettes. A l’époque, le filtre ne sévissait pas encore, et les bouts de cigarettes recélaient une quantité non négligeable – et non négligée – de tabac, et nos ramasseurs de mégots pouvaient à bon compte se livrer aux délices du pétun, sans songer que les mixtures ainsi confectionnées étaient affreusement nocives. Mais peut-être ne tenaient-ils pas à prolonger outre mesure une morne existence ?

Au long des rues où s’établissent les commerces de comestibles, comme le rue Lepic, les jours de marché, les marchandes de quatre saisons sortaient de remises improbables leurs voiturettes, et participaient à l’animation locale, vantant à haute et forte voix la qualité inégalable de leurs produits.

Dans les squares et jardins publics, même les plus modestes, deux personnages n’étaient jamais absents : le gardien se square faisait respecter l’ordre et les bonnes mœurs et s’assuraient qu’aucune activité illicite ou dérangeante ne venait troubler les espaces bucoliques et familiaux soumis à sa vigilance. Entre deux rondes, il se reposait dans une guérite, repos d’autant plus nécessaire que ces places étaient souvent attribuées à des invalides auxquels il manquait un bras ou une jambe. Plus à redouter que ce souvent débonnaire employé, était la chaisière qui encaissait les sommes – minimes – dues pour l’occupation d’une chaise ou d’un fauteuil. Seuls, les bancs ne donnaient droit à la perception d’aucun péage. Dans les grands jardins, Tuileries, Luxembourg, Parc Monceau, l’esprit resquilleur du Français trouvait matière à un exercice bien incivique en surveillant l’approche de la chaisière, et en quittant le siège, avant paiement et avant l’arrivée d’icelle, généralement une petite femme sans âge, vêtue de noir et coiffée de même.

A l’église, le bedeau, qui le Dimanche revêtait son uniforme de Suisse (bicorne, culotte bleue et bas blancs, veste galonnée) et de sa grande canne à pommeau d’argent martelant le pavé du saint lieu, était bien digne de la crainte, du respect et de l’admiration que chacun lui témoignait. Celui de Saint-Pierre de Montmartre, ma paroisse, m’impressionnait, cependant pas au point d’éveiller une vocation en mon âme enfantine.

Quant aux concierges, aux vraies, que l’on n’avait pas encore affublées de ces périphrases creuses et pompeuses dont notre époque raffole, elles vivaient, seules ou en couple, dans la loge, un modique local se composant en général d’une pièce et d’une cuisine. Celles qui étaient célibataires atténuaient la solitude de leur existence par la possession d’un chat ou d’une cage de canaris – rarement les deux à la fois, pour la compréhensible raison résultant de l’attirance de la gent féline pour la gent ailée. Elles entretenaient les escaliers (d’où le panneau fréquemment accroché à la porte de la loge : « La concierge est dans l’escalier » qui signalait la présence dans les hautes sphères de cette préposée). Elles montaient le courrier à chaque appartement – parfois jusqu’à trois fois par jour – évitant ainsi les disgracieuses batteries de boites aux lettres qui encombrent de nos jours les entrées d’immeubles. Passée une certaine heure, pour rentrer chez soi, il fallait sonner à la porte cochère ; la concierge tirait le cordon, la porte s’ouvrait, et en passant devant la loge, on criait bien distinctement son nom, quitte à la réveiller plusieurs fois par nuit, ou à interrompre les ébats conjugaux d’un couple légitime. Souvent, pour sortir à la nuit tombée, il fallait en passant devant la loge crier : « Cordon ! ». La concierge ouvrait alors la porte. Cette présence perpétuelle (pas de vacances pour les pipelets !), parfois discrète, parfois agressive, assurait aux biens et aux personnes une sécurité qu’aucun de nos dispositifs modernes n’est en passe d’égaler.

Quand on empruntait l’autobus, le receveur oblitérait grâce à une petite machine pendue à sa ceinture le nombre de tickets correspondant au nombre de « sections » du trajet. C’était lui qui tirait sur la chaînette reliée à une cloche dans la cabine du conducteur pour donner le signal du départ, et qui, aux heures d’affluence, appelait dans l’ordre les billets que l’on devait prendre sur un appareil approprié aux stations les plus fréquentées, et qui rattachait la chaine de la plate-forme quand il jugeait que son véhicule avait fait le plein de voyageurs. Il tentait aussi d’interdire aux intrépides de monter ou de descendre en marche de la plate-forme ouverte située à l’arrière de l’autobus, et où il était licite de fumer combinant ainsi les déplacements physiques avec ceux plus chimériques provoqués par l’herbe à Nicot.

Dans le Métropolitain, l’accès aux quais n’était possible qu’après avoir franchi le portillon gardé par le poinçonneur de tickets, aux Lilas comme ailleurs. Pour maintenir l’ordre, un chef de station était campé dans une logette situé au milieu du quai, en face des wagons de 1ère classe. Encore une saine institution qui n’est plus de mise dans notre société nivelée – par le bas – sauf dans les chemins de fer, afin que les employés de la SNCF puissent voyager – gratuitement – plus confortablement.

Le sergent de ville –ancêtre de nos policiers en tenue – cherchait à équipoller son homologue londonien (le célèbre Bobby). Il renseignait les passants et aidait les femmes suivies par un importun à échapper à des assiduités indésirées, sans parler de ses tentatives pour, armé de son bâton blanc, juguler un trafic sans cesse croissant, mais où ses efforts ne faisaient bien souvent qu’ajouter à la confusion.

Toutes ces activités – que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître - libérales ou rémunérées par la collectivité, faisaient de nos villes
quelque chose de beaucoup plus vivant et animé que ce que nous connaissons ce jour d’hui. Certaines d’entre elles impliquaient la présence d’agents des services publics. Cependant ces derniers étaient infiniment moins nombreux qu’ils ne le sont de nos jours, occupés qu’ils sont à essayer de gérer une complexité souvent inutile et parfois nuisible, et dont on se demande si elle n’est pas engendrée par les fonctionnaires eux-mêmes pour s’assurer ad vitam aeternam de lucratives sinécures.



(1) si l’objet de cette rétrospective avait été plus bucolique, nous aurions fait revivre le maréchal- ferrant, le taupier, le marchand de peaux de lapins, les besogneuses glaneuses les gardiens de vaches et d’oies, …